NaNo Prompts 2022 – Jour 22

Elle en avait marre, marre de cette vie qui ne la faisait plus rêver. Elle voulait sortir, partir, loin mais elle savait pertinemment qu’elle n’en avait ni les moyens, ni le courage. Combien de fois, au cours de ces vingt dernières années, Thérèse s’était-elle dit « allez, je plaque tout, plus de marie, plus de gosses, plus de maison, plus de boulot, je pars faire la fête à Tahiti » Mais elle n’en avait la force. Thérèse était une femme profondément banale. Elle n’avait pas la force de faire quoi que ce soit par elle-même.

C’était le jour de son anniversaire. Youpi ! 50 ans ! C’était la crise de la cinquantaine ou était-ce seulement une sensation, cette solitude ? Non, elle avait toujours été présente. Toujours dans un coin de sa tête. Toujours tournant en boucle dans son cerveau. Cette petite voix dans sa tête qui lui disait que jamais personne ne la comprendrait. Jamais. Déjà, elle s’appelait Thérèse. Qui portait encore ce prénom alors qu’elle n’avait que 50 ans, en 2018 , Les grand-mères de plus de 80 ans, c’était certains mais les cadres dans la cinquantaine, par tellement. Chaque fois qu’elle se présentait, elle le faisait toujours avec son nom de famille. « Thérèse Martin, enchantée de vous rencontrer. » Vestige de ses années passées à endurer : Thérèse qui rit quand on la… Elle l’avait entendu tellement de fois qu’elle en était blasée. Pratique, comme adage. Adage qui ne s’était pas avéré dans la vie de Thérèse. Elle n’avait connu qu’un seul homme dans sa vie, Jean. Elle n’avait jamais porté une attention particulière au sexe. Elle avait essayé pas ma de choses, avec Jean, mais elle n’avait jamais été emportée. Elle avait satisfait aux besoins de l’espèce humaine, la reproduction. Elle avait assumé son rôle de mère, d’épouse. Elle était, tout simplement et comme le disait la majeure partie de leurs amis, la femme parfaite. Elle ne se voyait pas comme telle mais elle savait qu’elle n’avait pas grand-chose à se reprocher. Son mari ou ses enfants n’avaient jamais manqué de rien.

Pourtant, il manquait quelque chose pour que la vie de Thérèse soit parfaite. Le fait était qu’elle ne savait pas ce que c’était. Elle avait ce vide dans lequel se logeait sa solitude qui était toujours présent, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Elle avait tenté de le combler par plusieurs moyens : elle avait pris un amant, elle avait tenté plusieurs loisirs différents les un des autres, elle avait fait des voyages sans son mari… Rien n’y avait fait. Elle était restée Thérèse Martin, la même que d’ordinaire. Et elle savait que tout le monde l’appréciait ainsi. Mais seulement elle ne s’appréciait pas. Elle entendait souvent la phrase « vous êtes la personne la plus importante de votre vie ». Elle ne l’avait jamais compris. Elle mettait plein d’autres personne avant elle-même. Jamais elle n’aurait pensé être importante, ou avoir une quelconque importance. Elle voulait y croire, elle savait qu’elle était la personne avec laquelle elle allait passer le plus de temps. Mais elle n’arrivait pas à s’aimer. Et ça aussi, elle le savait depuis longtemps. Elle avait lu quantité de magasines féminins, pensant que la réponse s’y cacherait, comme par magie. « Voilà ce qu’il faut faire pour s’aimer, dix étapes simples ». Comme si c’était une recette. Elle n’était pas en train de faire un gâteau mais en train de décider de comment elle allait mener sa barque. Elle n’avait jamais réussi à trouver quelque chose qui lui plaise chez elle. La seule chose qui lui était venue à l’esprit, c’était qu’elle avait une bonne hygiène bucco-dentaire. Tu parles d’un atout pour aller de l’avant dans la vie. Une chance qu’elle était là avec ses gencives parfaites et ses dents blanches, cette Thérèse, sinon nous n’aurions jamais résolu ce problème. Elle en riait souvent, dans son soin. Elle ne servait à rien, sinon remplir les besoins et envies des autres.

Thérèse ne travaillait plus depuis deux ans. Jean était devenue gérant d’une entreprise et faisait aisément vivre la famille. Parfois, elle se demandait : « Je suis mère au foyer. Je vis encore dans les années 50 ou quoi ? » Elle en avait fait part à une de ses amies, Marjorie, qui lui avait assuré que son couple était le plus parfait qu’elle connaisse. En même temps, elle ne connaissait pas beaucoup de couple. Jean et Thérèse (qui rit quand on la…) étaient l’archétype du couple qui a réussi : belle maison, belle voiture, beaux enfants, belles vacances… tout était beau. Pourtant, le matin, quand elle se regardait dans le miroir, Thérèse se trouvait hideuse. Elle avait l’impression de porter un masque de bienséance et de commodités mondaines, sans vraiment être elle-même.

Pour toute ces raisons, alors qu’elle rentrait chez elle, après avoir fait le marché, le jour de ses 50 ans, après avoir rangé consciencieusement les courses dans le frigo et préparé assez de nourriture pour faire tenir sa famille pendant cinq jours, elle prit une feuille de papier et écrivit :

Jean, je pars. Je suis désolée. Je… je vais me chercher. Ne me contacte pas. Pour les repas, il y a de quoi tenir jusqu’à dimanche dans le frigo. Après…

Elle avait signé le mot et avait pris la clé de la voiture, fait une rapide valise, son sac. Une fois le moteur démarré, elle se sentit pousser des ailes. Comme si, pour la première fois deux 50 ans, tout était possible. Sur l’autoroute, elle activa le régulateur de vitesse à 130 et se laissa porter par le mouvement. Il n’y avait pas grand monde sinon les camions qu’elle doublait allègrement. En même temps, qui prend la route, un mardi à trois heures ? Le coup de tête la frappa là, au milieu de la chaussée alors qu’elle était en train de doubler un camion DHL. Qui allait recevoir quoi ? Thérèse en avait marre, elle avait envie de changer de vie, simplement. Elle n’aimait pas sa vie, tout au plus, elle l’appréciait.

Encore un appel manqué de Jean. Thérèse n’avait pas le courage d’entendre, d’écouter, de subir un dernier message larmoyant de son mari qui la suppliait de revenir. Qu’était-il sans elle ? Elle avait envie de lui dire qu’il était Jean et que c’était déjà bien pus que ce qu’il semblait mettre en avant. Mais elle savait qu’il ne mettait cela en avant que pour lui faire croire qu’elle était indispensable à sa vie. Il avait utilisé tous les stratagèmes qu’elle avait eu le temps d’imaginer, en conduisant sur l’autoroute.

Stratagème numéro un : les enfants. Elle ne pouvait pas, elle, leur mère,partir et laisser ses enfants.

Stratagème numéro deux : lui. Elle ne pouvait pas laisser son mari. Elle l’aimait, il en était certain. Oui, il savait qu’elle avait eu des aventures. Il lui avait pardonné parce qu’il savait qu’il n’y avait jamais rien eu de sérieux. Alors, elle ne pouvait pas le laisser alors qu’il était prêt à subir cela.

Stratagème numéro trois : le travail. Si c’était parce qu’elle n’avait pas de travail, elle pourrait en trouver un nouveau, il en était sûr. Il l’aiderait à refaire son CV, à préparer ses entretiens d’embauche. S’il le fallait, il lui trouverait un poste dans son entreprise. Il ferait tout pour elle, elle le savait n’est-ce pas.

Stratagème numéro quatre : l’humour. Et qui va faire à manger si tu pars, Thérèse ?

Ce dernier avait achevé de lui faire comprendre ce que Jean essayait de faire. Il essayai de la faire se sentir coupable de partir. Elle avait pleuré, ri et puis pleuré de nouveau. Elle s’était assise, dans la chambre de l’hôtel dans lequel elle se trouvait, face à la mer. En regardant la Méditerranée, si calme, si paisible, si limpide, elle avait compris qu’elle ne ressentais pas tout ce que Jean essayait de lui mettre dans la tête. Elle n’avait pas une once de culpabilité. Mais pour la première fois de sa vie, ce n’était pas parce qu’elle se sentait mal ou qu’elle se mettait plus bas que terre. Non. C’était parce qu’elle se rendait vraiment compte de l’étendue du déni qu’elle avait en elle depuis sans doute le début de sa vie. Elle n’aimait pas son mari. Elle n’aimait pas ses enfants. Elle ne s’aimait pas. Bon dieu, tu parles d’une vie, se dit-elle. Suivi immédiatement de : ils sont mieux sans moi. Et une fois de plus, pas parce qu’elle était nulle, juste parce qu’elle n’était pas capable de les aimer autant qu’ils les aimaient eux.

Deux mois. Deux mois seule, dont un en plein milieu d’un pays qu’elle ne connaissait pas. Mais elle était chez elle. Elle avait encore prolongé son séjour dans ce air bnb. Elle avait ouvert un compte à son nom avant de partir de France. Elle avait encore accès à celui de Jean et faisait uniquement des virement vers son nouveau compte et ensuite payait le air bnb. C’était un petit appartement, loin de l’opulence dont elle jouissait quand elle était encore avec Jean. Un studio, rien besoin de plus. Mais pas n’importe où. La vue depuis le petit balcon donnait sur le majestueux lac de Côme. Tantôt brumeux, pluvieux ou ensoleillé. L’étendue d’eau était comme une source de vie pour Thérèse. Ici, elle se faisait appelé Teresa, avait découvert comment faire des la vraie pizza et des vraies pâtes avec Felicia, la dame retraitée qui vivait en dessous du studio. Teresa ne parlait pas un mot d’italien mais la majeure partie du temps, elle n’avait pas besoin de mots. Les gestes suffisaient. Elle écoutait et reproduisaient certaines sonorités qu’elle trouvaient jolies, sans la moindre idée de ce que cela signifiait. Elle s’en fichait. Cela faisait excessivement longtemps qu’elle n’avait pas autant souris, sincèrement. Peut-être qu’elle n’avait jamais senti cette plénitude qu’elle avait en elle depuis un mois.

Elle revenait de chez Felicia sans bruit quand elle en entendit dans l’appartement. Reno, le propriétaire, était déjà venu une fois et elle avait fini par comprendre que des personnes viendraient une fois par semaine pour faire le ménage, aussi longtemps qu’elle restera. Sans supplément. Sympa, Reno. Elle poussa la porte et se décomposa en découvrant Jean assis sur le lit. Il leva les yeux vers elle pour lui dire :

_ C’est donc ici que tu te caches ? C’est ça que tu préfères à ta famille ?

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En plus : pas emballée au début, j’ai appris à aimer cette histoire.

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